autistiquement votre,  la familia

Ce que j’aurais dit à Supergranny à son anniversaire

Share

Si j’avais eu le temps et pas de page blanchite aigüe…

 

 

Déjà j’aurais voulu l’appeler Ôde à Ma Môman, même si je me disais que ça faisait un peu grandiloquent. Si si, je n’ai pas peur de grand chose quand je suis en mode spectacle activé!

Et puis le temps passe, et puis on se dit qu’on aura toujours le temps à sa maman tout ce qu’elle représente dans notre vie.

Et puis parfois on le perd même un peu de vue,  parce que le quotidien est impitoyable.   Parfois aussi au lieu de voir toute la fresque, on s’attache un peu trop à 2-3 détails imparfaits dans notre relation qu’on aurait aimé différents.

Pis il y a quelques jours, je me retrouvais à laisser un message à une connaissance dont la maman est en phase terminale.  Et je me suis dit zut, flute!  Je vais prendre ce temps…

 

 

En vacances à Lanzarote

 

 

Parce qu’il n’est jamais trop tôt pour le dire…

 

 

J’en ai déjà parlé, me semble-t-il, arriver à exprimer le fait que je reconnais de l’amour, de l’affection pour quelqu’un dans mes sentiments, ce n’est pas exactement simple.   Je ne le décrirai pas exactement comme de l’Alexithymie ( N.d.T.  difficulté à identifier, différencier, exprimer ses émotions et celles des autres).   Mais oui, ma gestion des sentiments n’appartient qu’à moi.

Je comprends tout dans l’absolu, souvent même trop.  Mais pas dans le feu de l’action, là,  j’ai une capacité sans fin à mettre les pieds dans le plat. L’énergie que je mets à interagir me coupe souvent de la capacité à ressentir.  Il me faut du calme et du temps  pour mettre de l’ordre dans mes idées et dans ce qui s’est passé.

Coucher sur pixels cette Ôde à Ma Môman, c’est aussi trouver le moyen de lui dire des choses qu’elle mériterait sans aucun doute que je lui dise plus souvent!

 

 

 

Ma Môman c’est…

 

 

L’odeur du White Musk du Body Shop. L’album de Jean-Jacques Goldman Live de 1986. La musique à fond pendant qu’on fait le ménage.  C’est les tartes aux pommes.  C’est les pizzas qu’on préparait ensemble, et qu’on y mangeait la moitié de la garniture au passage.  Les pizzas de ma Môman, c’était presque plus une quiche qu’une pizza vu la quantité de garniture.  Ça reste mes pizzas favorites, celles dont j’essaie de donner le goût à Heidi.

Etonnament c’est ce costume vert électrique et noir pantalon chemise – que je haissais petite, parce que je supporte pas le vert sur moi, et qu’en plus l’étiquette me grattait.  Auquel je repense maintenant avec le sourire.  C’est un des habits de mon enfance dont je me souviens le plus précisement. Parce que les quelques fois où je l’ai enfilé, j’ai mené la vie dure à ma môman.  Aussi, parce qu’elle l’aimait.

C’est le fenouil, les cornettes, les yaourts mocca. C’est le petit lard sec du Valais qu’elle grillait et ajoutait à la sauce tomate. Le repassage le soir devant la télé,  les dévalisages d’H&M pendant les soldes.

C’est aussi une collection de chaussures, de sacs à main ou de bijoux qui me reste aussi énigmatique que la capacité d’autres à croire en Dieu.  Ouais je sais, le paralèlle peut sembler étrange.  Mais je ne comprends ni l’un ni l’autre.  Je tourne sur quelques paires de chaussures, un sac à main que je change quand le précédent tombe en miettes.  J’achète facilement toutes les couleurs disponibles d’un habit qui me plait.

C’est le maquillage.  Ou le fuchsia, le rose et le mauve sous toutes leurs teintes.  C’est les jolies robes.

 

 

 

 

Ou encore…

 

 

Le goût de la lecture.  ( Et une partie de mes goûts en lectures.) L’image d’elle en train de lire au lit avec une lumière tamisée, matelas sur le sol. ( Elle a mis des années à gagner cette bataille contre Superpapi et obtenir un vrai cadre de lit). Le batik psychédélique et gigantesque accroché au mur derrière le lit.

C’est les cadres auxquels elle donnait vie en y créant des patchworks de photos de nous.

Les chants de Noël, le fait de faire une jolie crèche avec plein de santons alors que c’est dur de faire plus athéiste comme famille…

Le fait qu’on a appris le ski, le patin à glaces, la natation…  Tant de trucs qu’elle ne faisait pas ou peu, et nous a offert.  ( Alors qu’avec le recul, elle a du être sacrément morte de trouille.) Qu’elle n’a jamais laissé ses propres peurs et ses mauvais souvenirs nous rogner les ailes.

 

 

C’est les étés en Valais

 

Dans le pré qui n’existe plus, avec le jet allumé quand il faisait trop chaud.

Les journées à la Lozentze. Le glacier du Trient.  La vie d’enfants un peu sauvages qu’elle nous a permis de vivre. Le fait que c’était jamais grave de se salir les habits ou de rentrer avec des trous.  On a pu se rouler dans la boue. Faire des élevages d’escargots.  Se couvrir de poussière de la tête aux pieds.

C’était aussi les fois où elle râlait sur Superpapi, parce qu’il l’avait de nouveau embarqué dans un plan-à-la-noix©. Et que c’était elle qui devait pacifier tout le monde le temps qu’on arrive à une source de nourriture où à la fin de la promenade.   Les fois où il nous emmenait sur des routes qui faisaient pas bon ménage avec son vertige ( la montée à Derborence pour ne pas la nommer par exemple). Les “Rohhh tu m’agaces”™️ ou “tu me fais chier”™️  qui parsement mon vocabulaire.

 

 

Le pré et les serres qui n’existent plus… un été, je devais avoir 7-8 ans

 

 

Ma môman c’est aussi

 

 

Les bruits de pieds, les pieds qui sentent le fromage. C’est le jeu de l’avion, les bruits de ventre, les petits bisous, la petite bête qui monte qui monte.  C’est les chatouilles, les fois où elle prétendait de nous manger.

Une grosse partie des petits noms que j’ai donné à Heidi petite:  mademoiselle angel, princesses des anges, choupette, chérie…  Ou au contraire le “ma fille” sur un ton tel que tu sais instantanément que t’es dans la mouise…

Les histoires qu’elle improvisait le soir avec des personnages nous ressemblant furieusement.

Autant de choses que je n’aurais jamais su comment donner à Heidi si je ne l’avais pas eue comme exemple.

 

 

Un lampion du 1er août ( apparemment la passion des oiseaux remonte à plus vieux que ce que je croyais) avec maman & Grand-père Antoine

 

 

Ma maman, c’était ma super héroïne…

 

Non sérieusement.  Elle savait tout faire, elle avait réponse à tout. Bon d’accord elle râlait à chaque vente de patisseries.  Ou elle nous fabriquait des déguisements à une époque où nous on rêvait pouvoir se les faire acheter.

Mais une chose de sûre, elle a déplacé des montagnes pour me défendre. Elle n’a jamais cessé de s’efforcer de comprendre ce dont j’avais besoin.  Même si l’époque voulait qu’elle avait aucune chance de trouver le google translate Gaëlle-reste du monde.

Ma maman elle s’est battue pour nous offrir quelque chose qu’elle n’avait pas eu: une belle enfance.  Elle a lutté encore et encore pour ne pas laisser les blessures de sa vie, affecter la nôtre.

 

 

Il y a pas beaucoup de photos de son enfance. Ici avec ses parents, son frère et la plus âgée de ses soeurs.

 

 

Alors qu’elle nous a éduqué en se jurant de faire tout différent de ce qu’elle avait reçu,  elle m’a donné le cadeau de pouvoir dire “je veux tout faire comme elle!”

 

 

Même les trucs que je fais archi-différemment avec Heidi, partent de cette capacité qu’elle a eu encore et encore de se dépasser et de laisser ses propres besoins de côté pour répondre aux notres.

Les différences finales viennent beaucoup des différences du monde dans lequel on vit. Ou du fait que les besoins d’Heidi ne sont pas les mêmes que les miens.  Ou du fait que je communique différemment d’elle. L’absence et le choc parfois énorme des changements chez Heidi en quelques mois, donnent parfois un prisme un peu différent à ce qui se ressent.  Mais c’est parce que ma maman m’a appris à me couper en 26 pour ses enfants, que j’ai pu le faire pour Heidi aussi facilement.

 

 

Reste le poids de l’absence.  Les années à l’étranger à évoluer si loin l’une de l’autre fait qu’on a souvent un gros choc quand on se voit.

 

Faut dire qu’on souffre les deux des mêmes instincts de protection…  Tant elle que moi on tente de ne pas s’inquièter l’une l’autre quand on passe par des moments plus difficiles.

Parfois ça me rend un peu triste, parce qu’on ne sait plus autant se parler.  Ça n’a jamais coulé de source de communiquer pour elle et moi.  On voit beaucoup de choses sous des éclairages très différents, nos besoins ne sont pas les mêmes. Beaucoup des choses qui m’angoissent la rassurent, et vice versa.  Arriver à se parler sans trop se blesser, ça a toujours été un art qu’il fallait qu’on pratique les deux.  Alors quand on se parlait et qu’on se voyait très souvent, on avait une chance de faire les réajustements nécessaires à dose homéopathique.

Avec les années de distance,  nos silences bien-intentionnés pour ne pas inquiéter l’autre font que c’est le méga choc des cultures.

On sait bien que c’est dur de se parler parfois, alors il arrive qu’on évite pour ne pas accidentellement blesser l’autre.  ( Surtout si je suis un peu fatiguée, et que je SAIS que je vais mettre les pieds dans le plat.  C’est un peu comme le parking que tu plantes, plus tu stresses de faire ton créneau comme il faut, plus tu risques de le rater).

Et tenter de debriefer le tout quand on se voit, c’est souvent trop d’informations par rapport à ce qu’on est capable d’absorber l’une sur l’autre en temps réel, sans prendre le temps – pour moi au moins – de post-processer le tout au calme.

 

 

 

 

Pour être la maman dont ma fille avait besoin, j’ai cassé beaucoup de choses qui me normalisaient.

 

 

Et honnêtement j’ai pas toujours conscience de ce que j’ai fait, d’à quel point je n’arrive pas à me remettre dans la peau d’avant sans un effort considérable.  Voire intenable.

Pour être l’adulte que je veux être, ne pas finir perpétuellement en burn-out, j’ai abandonné beaucoup de masques que je portais.

J’ai abandonné toute illusion de normalité, portant de plus en plus fièrement mes différences.  J’ai la chance contrairement à elle, de vivre dans un monde où il est moins dangereux de s’affirmer comme différent. C’est pas simple, mais c’est moins dangereux.  Si je vous semble un peu cryptique, là, c’est que vous m’avez pas vu en vrai récemment, et que je n’ai pas encore partagé certains trucs de la vie d’Heidi ici.

 

 

 

 

 

Le plus beau cadeau qu’elle m’a donné ma maman: la capacité de faire ce qu’il faut pour son enfant, même si au passage on se facilite pas la tâche.

 

Comme ma môman, il n’y aucun moyen plus efficace de me faire montrer les crocs que de me donner l’impression qu’on critique ma progéniture.

Je sais aussi d’où me vient ma capacité de sortir de ma zone de comfort pour répondre aux besoins de mon enfant.

Au dernier passage en Suisse, lors d’une conversation, elle m’a dit qu’elle me trouvait dure à juger certains parents ( d’enfants autistes, plus occupés à se mettre en scène eux, que de refléchir aux dégâts qu’ils infligent. A ramener la couverture à eux. Aux sacrifices qu’ils sont obligés de faire, etc.).

Je persiste et signe: c’est de voir tout ce qu’elle m’a amené, tout ce qu’elle a inventé en improvisant pour moi, qui me le donne.  Elle s’est décarcassée, s’en est pris plein la gueule.

De ma part aussi.  J’ai pas été tendre.  J’ai retourné beaucoup de la colère de grandir extra-terrestre pas à ma place dans le monde, contre elle.  C’est pas mes moments les plus fiers.

Avec le recul, je sais avec certitude qu’elle a fait tellement du peu d’outils qu’elle avait, envers et contre tous et pas mal de ses principes. Que même si c’est difficile parfois à y croire quand j’en parle, il me reste plus d’admiration pour ma super-héroïne que de colère de mon enfance.

 

 

 

 

 

Ma maman, c’est l’amour qui déborde de son expression.  Il est immortalisé  dans les  photos où elle est dans le cadre avec l’un d’entre nous.   Rien de la voir nous regarder dans ces photos, c’est la plus belle maman du monde.

Ma maman c’est une des rares personnes pour lesquelles je sais ressentir de l’amour, comme on  le décrit dans les livres et les films.

Un amour qui est plus fort que tout. Il porte les fondations de l’adulte que je suis, de la mère que je m’efforce d’être.

 

Je sais pas comment te le dire assez souvent,  mais je t’aime maman.

 

 

 

Share
Share