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Dannie, épisode II

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Parce que j’avais encore tout plein à vous dire sur elle…

 

 

Je vous avais laissé dans le dernier billet à la fin de l’année 2002, on se reverra 9 mois plus tard avec Dannie, et son mari cette fois,  dans une toute autre ambiance que la fois précédente, vu qu’elle est venue pour notre mariage.

 

Au milieu des autres souvenirs de notre mariage,  il y a le fait qu’elle était maquillée: c’est Supergranny qui lui avait proposé, en lui jurant ses grands dieux qu’elle ferait quelque chose de discret qui lui conviendrait…

Et que Dannie avait accepté, parce que c’était important pour la mère de la mariée…

 

Il y a les photos souvenirs encadrées,  qui sont sans doute la seule fois où elle a jamais dépassé son mari d’une bonne tête sur une photo, qui ont été la source de plus d’un fou-rire.

 

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La fameuse photo encadrée…

 

Le secret du tour de passe-passe
Et le secret du tour de passe-passe

 

 

Il y a son speech, en 3 langues. faut dire qu’on avait des germanophones, des anglophones et des francophones et qu’on avait essayé notamment à l’église de les faire se sentir un peu moins mis de côté, nous n’avions pas attendu de quitter la Suisse pour mélanger les langues et les cultures!  et qu’elle avait eu la gentillesse de participer à l’effort!

Revoyant les images de son speech 10 ans plus tard, elle sera hilare,  décrivant sa performance comme une grosse arnaque où Google translate aurait fait du meilleur boulot qu’elle…    mouaif’  je lui avais pas re-montré la séquence où moi je massacrais tant mon allemand que mon anglais pendant la cérémonie, elle avait fait mieux que moi en fait!

 

Puis c’était aussi, le moment Kodak d’une de mes jeunes cousines – suisse-allemande –  qui reste très très perplexe face au suisse-allemand désuet de Dannie: elle l’a appris de ses parents dans son enfance,  une enfance au Canada coupée de l’évolution de la langue, son suisse-allemand était resté figé dans le temps.

 

( Là je fais une petite parenthèse pour mes lecteurs non-suisses: le suisse-allemand n’existe pas, il y a des suisses-allemands,  plusieurs dialectes qui changent de cantons en cantons.  C’est des langues vivantes, très fluides qui se modifient rapidement, on écrit aussi peu le suisse-allemand que le singlish, et en tant que suisse-romand on ne l’apprend pas à l’école… on apprend l’allemand écrit justement. Comprendre le machin qui sert à rien quand tu te retrouves à vouloir communiquer avec des suisses-allemands qui souvent n’arrivent aussi peu à le parler l’allemand écrit que toi, donc que tu finis – sur la jeune génération – par résoudre tes problèmes de communication en anglais.  Bref, l’apprendre de ses parents en vase clos fait qu’on apprend leur suisse-allemand au lieu d’apprendre celui de sa génération 😉

 

 

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Pendant le speech

 

 

On fast-forward fin 2004, peut-être début 2005,  pour un café à la gare de Genève…  c’est la première fois que Dannie verra Heidi autrement qu’en photo, et notre dernière rencontre sur le sol suisse. Heidi est une petite chose en train de dormir contre moi dans son écharpe de portage, Superchéri malade au fond du lit avait du déclarer forfait.

 

Et puis on quitte la Suisse… on part pour Hong Kong, on a plus 6 mais 12 heures de décalage horaire.   Alors même que Dannie est dans une période où elle passe plus régulièrement par la Suisse pour le travail, on a beau essayer de faire coïncider les passages, ce sera une suite d’occasions manquées.

Mais du coup,  une fois elle passera manger chez mes parents, avec la familia au grand complet qui les passent à la question elle et son mari ( parce que vous vous doutez bien que sa moitié est à sa mesure… m’enfin vu qu’il va probablement me lire, je vais essayer de ne pas trop le faire rougir, et puis c’est de Dannie que je voulais vous parler 😉)

Toute la familia parle encore de cette journée-là avec des étoiles dans les yeux!

 

On parle régulièrement  ( enfin “régulièrement” comprendre quand on se rappelle de s’écrire hein, parce que si vous m’avez dans votre carnet d’adresse vous savez que je suis une terreur de ce point de vue-là)   de se rendre visite, mais la vie s’écoule à toute vitesse,  les jours de vacances jamais assez nombreux, la crise diminue les opportunités de voyage professionnel, Heidi, mes péripéties de santé à moi, bref, la vie quoi…  et il s’écoule l’air de rien 8 ans avant qu’on se revoit en vrai.

 

Ils s’étaient organisé un voyage pour rendre visite a un peu toute la famille qu’ils avaient de ce côté-ci du monde, et avaient prévu un passage pour mi 2012, quand la vie fait un croche-pied à Dannie: elle s’effondre au travail victime d’une attaque cérébrale.

 

 

C’était la partie que j’avais choisi de ne pas partager de leur passage chez nous en décembre 2012 avec quelques mois de retard sur le programme initial.

 

 

C’était son chemin, et vu l’énergie qu’elle mettait à vivre la vie la plus normale, à ne rien laisser l’arrêter, il ne semblait pas juste de parler de la frousse qu’on avait eu de la perdre, et des séquelles avec lesquelles elle et son mari composaient au quotidien.

 

Je suis bien placée pour savoir que finalement, quand on prend un scooter au zoo pour ne pas trop se fatiguer, la partie la plus fun c’est d’embarquer en fraude Heidi entre ses jambes,   c’est d’avoir visité le zoo en long en large et en travers…  bref… c’est tout sauf le scooter 🙂

 

Dannie a fait partie des miraculés: si elle n’était pas tombée au travail en présence de ses collègues,  si elle ne s’était pas trouvée proche d’un grand hôpital, elle n’aurait probablement pas survécu.  Après un passage par les soins intensifs, elle s’est réveillée avec une hémiplégie et une aphasie.

 

Dannie prendra le challenge à bras le corps. Elle travaillera d’arrache-pied pour récupérer sa mobilité et l’accès à ses mots.

 

 

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Au jardin botanique… avec 5 appareils photos pour 5 personnes ( voir plus si on compte les téléphones lol)

 

L’aphasie est une conséquence courante des attaques, tout simplement parce que deux artères desservent l’aire habituellement dévolue au langage dans le cerveau, ce qui augmente sacrément la probabilité qu’une attaque laisse des traces par là-bas.

Et comme chacun est unique,  chacun a son aphasie:   certain retiennent la capacité de lire, d’autres la perdent,  certains ne comprennent plus les mots, certains ne peuvent plus les dire, toutes les variantes et les combinaisons sont possibles, tous les niveaux d’atteinte, et la quantité de progrès, de récupération à long terme aussi.

 

Dannie fera partie de ceux qui gardent tout en tête, comprennent tout ou presque ( parfois quand elle fatigue ou se trouve dans un environnement bruyant, elle n’arrive plus à traiter toute l’information sonore qu’elle a reçu)   mais pour qui l’expression est fortement atteinte.

 

Mais elle gardera son optimisme inébranlable, son humour face aux frustrations de tous les instants quant aux mots qui se dérobent, et aux obstacles à communiquer. D’une incapacité totale de s’exprimer, elle reviendra à force de travail acharné sur plus de 18 mois à un niveau qui lui permettra de retourner au travail à temps partiel.

 

Dannie, après son attaque a gagné en sagesse, en générosité et si c’était possible encore, en détermination et en joie de vivre. D’avoir une nouvelle fois déjoué la mort , elle avait survécu à un cancer dans sa jeunesse,   elle savait devoir savourer pleinement le cadeau d’être toujours en vie.

Elle a abordé sa vie d’après avec la même conviction qui faisait d’elle la petite fille qui expliquait qu’elle irait à la NASA quand elle serait plus grande.

D’avoir du ralentir,  réinventer sa vie, elle y voyait la beauté des rencontres et des nouvelles amitiés qu’elle n’aurait pas fait autrement,  le temps dégagé pour prendre le temps de vivre ses autres passions: observer la vie sauvage sous ses fenêtres,  l’occasion de prendre le temps de faire les longues balades à vélo – avec un vélo assis adapté aux contraintes de l’hémiplégie.

Elle s’était investie dans les associations, parlait pour ceux et celles,  qui n’avaient pas la chance comme elle de pouvoir se permettre les séjours intensifs de rééducation auxquels elle a participé et qui lui avaient permis de faire des progrès importants.

 

Oui,  sur le papier elle semblait avoir ralenti le rythme, mais en vérité elle vivait toujours à 200%!

 

 

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Dannie et Heidi faisant les singes au Bird Park, je vous laisse me croire sur parole quand je vous dis qu’Heidi est écroulée de rire derrière l’anonymisateur low-tech rajouté par votre servitrice…

 

Du passage sous nos tropiques en 2012,  entre deux conversations de geeks – bon, d’accord de nerds  –  c’est aussi ce joli lien qui se tisse entre Heidi et Dannie que plusieurs décennies séparent mais bien des choses rassemblent…

Les maux des mots?  Ce sera l’occasion de grandes conversations entre Heidi et elle,  la dysphasique et l’aphasique,  parce que ça ne vous étonnera pas d’apprendre qu’un grand nombre des techniques d’orthophonie/logopédie sont les mêmes que l’on parle de troubles dys’ ou de troubles du langage suite à une attaque.

Elles compareront minutieusement les exercices qu’elles ont fait,  en se donnant des trucs l’une l’autre pour s’aider mot après mot à extirper d’un cerveau qui refuse de coopérer les mots qui se sont fait –  ou ont toujours été dans le cas d’Heidi –  volages et capricieux.

Elles compareront aussi les exercices d’ergothérapie, parce qu’il y a pas de raison…

Elles rouleront des yeux de concert lorsque les nerds ( comprendre ici ceux de genre masculin, non pas que les filles soient en reste sur la nerditude  😉)  partent dans des telles tirades que les filles ne peuvent plus en placer une…

Elles parleront photo (  bon ça en fait, tout le monde à la maison en parle…)   oiseaux…  ( ok, ça aussi tout le monde peut en parler…  faut croire que c’était peut-être génétiquement programmé dans leur ADN en commun 😂)

 

On a laissé des bouts de souvenirs dans un peu tous les coins de l’île…

 

Difficile d’aller à Gardens by the Bay sans avoir un sourire à la pensée du plaisir qu’elle aurait eu à faire avec nous nos sorties dominicales du moment à Satay by the Bay,  qu’elle aurait eu à croiser les loutres si elles avaient déjà eu l’habitude à l’époque de passer…   de se rappeler à quel point à l’époque les chauffeurs de taxi étaient paumés quand il s’agissait d’aller là-bas, où du fait qu’à l’époque on pouvait prendre un seul taxi à 4 adultes et Heidi 😂

 

Et ça fait chaud au coeur quand on passe quelque part et qu’on revoit son sourire contagieux, et le plaisir qu’elle avait eu pendant sa visite.

 

On se quitte à l’aube du nouvel an 2013, en se promettant que la prochaine fois, c’est par chez eux qu’on se retrouve…

 

 

 

 

 

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