La cité du Lion un peu orpheline

Carnet noir fin mars…

 

Le blog en est un peu tombé silencieux, les articles presque finis semblants inappropriés, n’ayant plus le coeur d’y mettre les dernières modifications et cet article-ci étant le fruit d’une naissance difficile teintée des sentiments qui étaient étonnamment forts à la maison, et qui au milieu des autres challenges du quotidien ont déclenché cet espèce de bouchon où mes mots se pressent tellement à la sortie qu’au final plus personne n’arrive à sortir.

Ne reste alors qu’à attendre, continuer de lire, traduire en lieu d’écrire, me renfermer un peu dans ma bulle, et attendre que les bons mots frappent à la porte pour commencer à résorber le bouchon. ( oui je confirme les mots et moi, on a une vieille et longue histoire, passionnelle et turbulente. Le challenge étant que parfois ils sont trop, trop nombreux, trop pressants, l’interface sature: impossible de tous les sortir, c’est plus humainement possible. Parfois le problème vient parce qu’ils ne sont que pâles représentations de ce qui traine dans ma tête,  et que je rage de ne pas pouvoir mettre le BON mot dessus…  )

Ne reste qu’à faire le grand saut…

 

 

© Photo by Tara Sosrowardoyo, National Museum of Singapore Collection
© Photo by Tara Sosrowardoyo, National Museum of Singapore Collection

 

Mr Lee Kuan Yew, père fondateur du Singapour moderne, est mort le 23 mars 2015, dans la nuit de dimanche à lundi, des suites de la pneumonie pour laquelle il était hospitalisé depuis début février.

A Singapour dès lors, impossible d’échapper à l’information à moins de vivre en ermite cloitré dans son appartement sans aucun accès au moindre média. Les panneaux publicitaires s’éteignent leurs publicités chamarrées et bruyantes pour y mettre un sobre adieu.  Les chaines de télévision diffusent hommages, reportages et chaque update sur la suite de la semaine de deuil.

Dans le reste du monde c’est plutôt assez largement répercuté dans les premiers jours  ( d’autant plus qu’il y a eu la semaine dernière un couac de CNN qui s’est laissé attrapé par une fausse annonce de sa mort )  Les portraits, les hommages sont plus ou moins flatteurs et/ ou réducteurs… j’avoue ne pas avoir réussi à finir le moindre article de la presse française. Louis a bien mis en exergue ce qui ressort de leurs articles sur son billet.

Il faut dire que sa disparition mérite d’autant plus facilement des articles que Mr. Lee Kuan Yew fait un peu figure, avec la reine d’Angleterre*, de dernier des mohicans.  Où qu’on regarde, dur de voir dans notre monde moderne un homme politique de cette trempe ( ceux qu’on voit avec des visions, des caractères et des charismes pareils ces temps, ils sont tous chefs d’entreprises à la place… drôle de monde).

Ce que même ses critiques lui laissent, c’est qu’il a été indissociable du destin de Singapour sur les 50 dernières années, et qu’il a emmené une petite île du tiers monde dans le cercle des pays riches et prospères, alors que rien n’aurait du le permettre ( pas de richesses naturelles,  un terrain minuscule, manquant encore sérieusement d’infrastructures et sur le point de perdre sa principale “industrie”: la base militaire anglaise. Je vous renvoie sur un article pas mal qui compare le développement de Brunei et Singapour sur les 50 dernières années pour étoffer l’image du chemin parcouru )

Un pays propre et sûr, une cité dans un jardin, la formation et la méritocratie comme outil d’avancement et de cohésion sociale…  ces valeurs qui font de Singapour, Singapour, c’est lui ( même s’il n’a pas été seul dans cette tâche, il a été bien entouré et a su tout au long de sa vie s’appuyer sur les talents qu’il avait rassemblé autour de lui)! Il a maintenu le cap et a réussi ce qui aurait du être statistiquement impossible…

Aujourd’hui avec sa mort,  les marchés ne frémissent même pas… la succession est déjà assurée et en place, personne ne craint l’instabilité de Singapour.

Non…

 

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Ce qu’on a vécu ici, c’est la tristesse généralisée d’un pays…

C’est cette émotion qui a envahi toute l’île,  et qui a déplacé des foules immenses dans les lieux de recueillements culminant le dimanche sur le parcours funéraire ou devant la télévision,  sur internet.

Une tristesse aussi spontanée qu’impressionnante, qui  a uni presque tous les singapouriens, anciens comme nouveaux.

Parce qu’avec sa mort,  c’est un peu tout le monde à Singapour qui est un peu orphelin. Même si on le savait vieux, avec des problèmes de santé importants, même s’il était à la retraite et plus aussi omniprésent dans la vie publique singapourienne depuis 2011, il était pour beaucoup ce grand-parent aux opinions bien trempées avec lesquelles on est pas toujours d’accord, mais dont on imagine pas qu’un jour il ne sera plus là.
De cette semaine un peu hors du temps qui s’est écoulée, ce que je retiens plus particulièrement…

C’est ce moment poignant où le premier ministre vient faire son allocution moins de 5 heures après la mort à la fois du premier premier ministre du pays mais aussi de son père. Ce moment de grand écart touchant entre le rôle officiel et la tristesse d’un fils, grand écart qu’il a maintenu tout au long de la semaine.

C’est ces petits gestes de compassions, de condoléances qu’on voit partout qui prennent les formes traditionnelles avec des queues interminables dans les community clubs ou devant l’istana pour déposer fleurs et mots de condoléances  mais aussi ( et là l’éthnologue qui sommeille en moi ouvre l’oeil sans le vouloir)  des multitudes de petits gestes de l’ère digitale qui parfois énervent voire choquent ( Mais comment peut-t-on liker un avis de décès?? –  l’avis sur la page de PM Lee comptabilisait la dernière fois que je l’ai vu plus de 45 000 like – Se prendre en selfie??  Applaudir au passage du cercueil??  pour ne citer que ces commentaires-ci relu plusieurs fois ici et là )

Beaucoup de monde qui sans se concerter choisissent de porter du blanc ou du noir ( le blanc est la couleur du deuil pour les indiens, pour les chinois traditionnellement ce serait plutôt blanc et noir combinés)

L’appel viral sur les réseaux sociaux pour porter soit du blanc soit du noir le dimanche 29 mars qui a été largement suivi:  à vue de nez dans un centre commercial quasi désert de Woodlands – j’y reviendrai-  le dimanche je pense que 2/3 des personnes portaient ou du noir ou du blanc… je n’avais jamais vu Singapour aussi peu coloré.

 

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C’est la queue comme les singapouriens savent si bien la faire.  L’attente pour aller rendre au parlement un dernier hommage à Mr. Lee Kuan Yew lors la veillée funéraire ouverte au public a atteint par moments une attente record de 10 heures.  La veillée funéraire pour le public a tourné 24h sur 24h pendant 3 jours,  l’armée, la police, les commerçants des environs et certaines écoles travaillant à rendre l’attente moins pénible en distribuant de l’eau, des parapluies, mettant des sièges à disposition, redonnant régulièrement les temps d’attente actualisés. Les chiffres officiels disent qu’environ 454 700 personnes ont fait la queue pour un dernier hommage au parlement, et 1.2 millions de personnes se sont rendues dans les community clubs.

 

 

C’est ces anecdotes, ces tranches de vie qui ressortent et qui font sourire.

Le visage – qu’il a longtemps gardé complètement privé –  du père de famille, de l’époux,  séparé de sa femme après 63 ans de mariage, qui alors qu’il se décrivait comme pragmatique et la fiction comme frivole a passé les deux dernières années de la vie de sa femme à lui lire tous les soirs ses livres préférés à elle, c’est aussi monsieur qui prend le temps d’écrire un mot de bon rétablissement à la journaliste qui a du annuler un entretien pour maladie, ou celui qui vient aux obsèques d’un ancien membre de son service de sécurité.

Des journalistes, comme celle-ci,  qui racontent la terreur à chaque interview, parce que Mr. Lee Kuan Yew n’aimait guère qu’on lui fasse perdre son temps et qu’on soit mal préparé, que le politiquement correct ce n’était pas sa tasse de thé, mais aussi parce qu’il avait l’habitude de retourner le micro, et de faire parler l’intervieweur.

L’homme qui dormait rarement avant 3 heures du matin sur ses années au pouvoir, qui a fait de l’exercice jusqu’au bout, entretenait son mandarin ( appris sur le tard – ses langues maternelles c’est l’anglais et le malais famille Peranakan oblige)  pour ne pas le perdre, n’a jamais lâché sa valise rouge ( dans laquelle il déplaçait tous ses travaux en cours)  jusqu’à sa dernière hospitalisation.

C’est le ciel qui  – comme le dimanche précédent, alors même que la semaine entre deux a été plutôt sèche –  a pleuré des heures durant…

Clin d’œil à la première national day parade de 1968 peut-être…  Cette parade dont le tout jeune premier ministre du tout jeune pays avait dit qu’elle aurait lieu comme prévu parce que tout le monde les regardait et qu’il fallait prouver que rien ne déstabilisait un singapourien.

Alibi idéal pour ces larmes qui montaient parfois et n’auraient pas été dignes, le singapourien a une image de solidité et de froideur à maintenir après tout…  même si les faits et gestes des gens sur cette semaine ont largement démenti l’image d’Epinal.

 

 

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C’est notre dimanche autant coupé du monde que possible…

Heidi a été au moins aussi triste qu’au départ de son arrière-grand-père.

Elle est rentrée défaite de la journée d’hommages à l’école, m’esquissant l’étonnamment jolie l’image d’une prof et de ma fille se consolant l’une l’autre dans leurs larmes respectives au stade où elle s’était réfugiée dans les toilettes pour laisser cours à ses émotions.

Elle a longuement travaillé à un panneau d’hommage,  passant du rire aux larmes en fonction des articles qu’elle trouvait, que nous sommes allées déposer dans un community club parmi les plus calmes.

Dimanche son coeur n’était plus en état d’en supporter plus, une fois son hommage déposé, elle avait besoin de tourner la page et de cesser d’en parler.  Donc on a organisé un programme savamment étudié pour la couper  autant que possible des dernières nouvelles, montant au cinéma à Woodlands dimanche après-midi.

– Bon d’accord pour être 150% honnête, elle a bon dos, Heidi, parce que ses parents ne valaient pas mieux qu’elle, et qu’en dehors des challenges posés par la foule**,  mon coeur non plus n’aurait pas vraiment pu supporter de gérer l’émotion collective, sans me couper encore quelques semaines de plus histoire de finir de récupérer de l’effort –

Mais même loin de tout l’ambiance était solennelle, feutrée…

Causeway point à Woodlands pour ceux qui n’y sont jamais allés, un dimanche c’est un brouhaha intense, un mélange chamarré de couleurs,  un Singapour populaire plutôt loin du Singapour m’as-tu-vu qu’on a parfois l’impression de voir sur Orchard. Pas de touristes, mais le melting pot singapourien dans sa quintessence.

– Ok là si vous avez bien lu plus haut, vous vous demandez probablement comment je fais pour y mettre les pieds, vu la description de brouhaha et de foule?  Pour être honnête on avait commencé à y aller parce que c’est pratique d’y aller, et on continue parce que le cinéma est Heidi-compatible, et qu’il y a un restaurant chinois où elle accepte de manger, et puis que ça dépayse suffisamment pour que ce soit tolérable… Causeway Point c’est suffisamment pittoresque pour me faire sourire plutôt que prendre mes jambes à mon cou! –

 

Ce dimanche-là,  pendant que le ciel déversait des torrents, Causeway Point n’était pas lui-même…  il était anormalement calme…

 

Le lundi tout Singapour a rangé ses mouchoirs, la vie a repris son cours…  saupoudrée de quelques polémiques online entre l’occident et Singapour – quand je dis Singapour, j’entends par là non pas ses officiels mais bien ses citoyens, qui lisent beaucoup sur internet et n’apprécient pas forcément ce qu’ils y lisent: critiquer leur propre pays est leur droit***, mais quand d’autres le font, là,  les singapouriens de tous bords sont unis d’une seule voix pour remettre l’église au milieu du village –

Petits exemples des répliques singapouriennes aux articles lus en occident ici et ici 

 

Et il est temps pour moi aussi d’admettre que ce pavé est déjà 1000 fois trop long, et de tourner cette page…

 

Je vous laisse avec les liens des autres articles francophones locaux

Le retour sur une semaine de deuil national de Singapour le mag,

L’article de Singapour au pluriel qui se concentre sur le rapport de Lee Kuan Yew aux religions

L’article de Singabuzz

Et en anglais, le site officiel ouvert en hommage à Mr. Lee Kuan Yew  et surtout le très touchant compte rendu poétique tant dans ses images que dans son texte de mrbrown  des funérailles.

 

Bonne journée!

 

 

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*  Elizabeth II, et le roi de Thaïlande se partagent actuellement les records entre plus vieux monarque en activité, plus long règne, dernière personnalité régnante ayant eu un rôle actif lors de la seconde guerre mondiale. Elizabeth II est probablement – au vu de l’émotion soulevée lors du jubilé – une des dernières autres personnalités d’Etat à avoir le charisme, le rapport à l’histoire et l’affection du pays de l’ordre de ce qu’on a vu ici, et ailleurs,  avec la mort de Lee Kuan Yew.

 

** La foule et moi c’est une grande histoire d’amour, la raison pour laquelle vous ne voyez jamais sur le blog les décorations de Nouvel An Chinois ou la Chingay Parade.

 

*** dans ces moments-là je sais pourquoi j’aime autant Singapour…  étant née et ayant grandit à Genève…  râler comme sport national, on connait! 😉  La citation date de 1977, Mr. Lee Kuan Yew décrit le singapourien comme un travailleur acharné, un individu robuste mais un champion pour râler.  Juste pour rire – parce que certaines déclarations sont énormes et illustrent bien les questions de politiquement correct enfin du manque de… –   et mettre encore un lien…  100 citations 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  • Très beau texte, me ferait presque remonter les larmes… Intense semaine

    • ga_merichan

      merci 🙂